Comment les États africains redéfinissent leurs partenariats et leurs marges de manœuvre
L’ordre mondial qui avait structuré les relations internationales depuis la fin de la Guerre froide est en train de se défaire sous nos yeux. La guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et la rivalité croissante entre puissances mondiales redessinent la carte du pouvoir international. Dans ce contexte, les États africains ne sont plus de simples spectateurs. Ils sont des acteurs qui, après des décennies de positionnement défensif, commencent à jouer leurs cartes.
Un monde en bascule : la vulnérabilité aux chocs extérieurs
Le conflit qui embrase le Moyen-Orient depuis 2026 en est l’illustration la plus frappante. Depuis les frappes israélo-américaines du 28 février contre l’Iran, le détroit d’Ormuz – par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial – est paralysé. Pour l’Afrique, ce conflit lointain est devenu une crise immédiate.
Les conséquences économiques se font sentir sur tout le continent. Le prix du pétrole brut a bondi de 31,8 % et celui des engrais à base d’urée de 33,4 %, alors que près de 30 % de l’approvisionnement mondial en engrais provient de la région du Golfe. Pour les pays africains dépendants des importations énergétiques et alimentaires, cette situation alimente la hausse du coût de la vie, accroît les dépenses publiques et fragilise les équilibres budgétaires. Selon un rapport conjoint de l’Union africaine et de la Banque africaine de développement, le conflit menace d’augmenter le coût de la vie et de freiner la croissance sur le continent.
Ce paradoxe est brutal : l’Afrique possède une grande partie des ressources énergétiques et minières dont le monde a besoin, mais reste extrêmement exposée aux ruptures de chaînes d’approvisionnement extérieures. Plus inquiétant encore, les monnaies de 29 pays africains se sont déjà dépréciées, ce qui augmente le coût du service de la dette extérieure, renchérit les importations et réduit les réserves de change.
Un silence diplomatique calculé
Face à ce conflit, les capitales africaines marchent sur une ligne de crête. Si de nombreux pays ont exprimé leur soutien aux États du Golfe frappés par les représailles iraniennes, un constat frappe dans le discours des diplomates du continent : la réticence à désigner publiquement les responsables du conflit.
Comme le résume Dismas Mokua, analyste des risques politiques au cabinet kényan Tricarta : presque tout le monde comprend que Donald Trump porte une responsabilité dans le déclenchement de ces crises, mais peu de dirigeants africains osent le dire ouvertement, par crainte des répercussions. La crainte de froisser Washington, Israël ou les monarchies du Golfe pèse manifestement sur la diplomatie africaine.
L’Union africaine, qui pourrait porter une voix commune, reste marquée par un précédent : en 2022, la commission de l’UA s’était retrouvée en difficulté après que son président avait critiqué la Russie au sujet de la guerre en Ukraine – plusieurs chefs d’État avaient jugé qu’elle n’avait pas mandat pour s’exprimer au nom de tout le continent. Avec 55 États membres aux intérêts divergents, l’UA privilégie donc la prudence plutôt qu’une position tranchée.
L’émergence d’une nouvelle posture : diversifier pour résister
Mais cette prudence diplomatique n’est pas une fin en soi. Derrière les discours, les États africains réinventent leurs stratégies. La diversification des partenariats est devenue une arme de négociation. Le constat est clair : les partenariats ne sont plus un héritage, ils se méritent.
La crise du Golfe a également relancé les arguments en faveur d’une mise en œuvre plus poussée de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Comme le résume Dismas Mokua, se prémunir contre les soubresauts du commerce mondial passe par le développement des échanges commerciaux entre pays africains eux-mêmes.
Certains pays tirent même des leçons contrastées de la crise. Le Kenya semble mieux résister aux perturbations grâce à la continuité de ses approvisionnements, tandis que l’Éthiopie a dû hiérarchiser la distribution du carburant. Le Nigeria pourrait, lui, transformer la crise en opportunité : la montée en puissance de la raffinerie Dangote démontre qu’un pays producteur de pétrole peut réduire sa vulnérabilité en développant ses capacités nationales de raffinage.
La souveraineté se construit dans les raffineries et les corridors régionaux
Le défi est désormais clair. L’Afrique ne peut plus compter sur un ordre mondial qui n’a jamais vraiment été à son avantage. La souveraineté africaine ne se proclamera pas dans les discours. Elle se construira dans les raffineries, les usines d’engrais, les corridors régionaux, les marchés et les chaînes de valeur continentales.
La crise du détroit d’Ormuz pose une question qui dépasse le Moyen-Orient : combien de temps encore l’Afrique acceptera-t-elle que sa stabilité économique dépende d’événements sur lesquels elle n’a pratiquement aucune prise ?
Ce qui se joue aujourd’hui, c’est peut-être l’émergence d’une nouvelle posture africaine : non plus celle du demandeur, mais celle de l’arbitre – de plus en plus courtisée, et déterminée à fixer ses propres conditions. Le temps des dépendances uniques est révolu. Celui des partenariats multiples et des marges de manœuvre reconquises a commencé.
Document
Lire la publication
Le document est affiché dans le lecteur PDF de votre navigateur. Vous pouvez également l’ouvrir dans un nouvel onglet.
Analyse